Introduction
Avant d’envisager toute intervention thérapeutique sur une épaule douloureuse, il est indispensable de disposer d’une compréhension précise et globale de la symptomatologie du patient, aussi bien telle qu’elle se manifeste lors de l’évaluation actuelle que dans son évolution antérieure. L’examen clinique de l’épaule représente un véritable défi en raison de la densité anatomique de la région, de l’amplitude et de la complexité de ses mouvements, ainsi que de la diversité des atteintes possibles, qu’elles soient intra-articulaires ou extra-articulaires.
Une démarche structurée et méthodique, combinant interrogatoire et examen clinique, permet d’identifier les éléments essentiels du tableau clinique et de réduire le risque de passer à côté d’affections importantes. Les informations recueillies orientent ensuite le choix d’éventuels examens complémentaires, de tests spécifiques ou des modalités de prise en charge à poursuivre.
Il est toutefois important de souligner que la pertinence des tests cliniques et de l’imagerie diagnostique fait encore l’objet de débats. Les tests cliniques ne permettent pas toujours de déterminer avec certitude la structure à l’origine de la douleur, et l’interprétation des examens radiologiques demeure également sujette à discussion.
Anatomie
L’amplitude de mouvement du membre supérieur par rapport au tronc ne résulte pas uniquement de l’articulation gléno-humérale. Elle provient d’un ensemble fonctionnel plus large incluant également les articulations acromio-claviculaire et sterno-claviculaire, ainsi que les articulations costo-sternales et costo-vertébrales supérieures. Un mouvement physiologique exige par ailleurs une mobilité adéquate de la scapula, qui doit pouvoir glisser librement sur la paroi thoracique postérieure, formant l’articulation scapulo-thoracique.
L’articulation gléno-humérale est une articulation synoviale sphéroïde, multiaxiale, caractérisée par une glène peu profonde. Sa stabilité repose essentiellement sur les structures capsulo-ligamentaires et musculaires plutôt que sur la congruence osseuse. Le bourrelet glénoïdien, anneau de fibrocartilage périphérique, augmente la profondeur et la surface de contact de la cavité glénoïde, améliorant ainsi la coaptation articulaire.
La stabilité fonctionnelle est assurée principalement par les muscles péri-articulaires issus de la scapula et s’insérant sur la tête humérale, constituant la coiffe des rotateurs (supra-épineux, infra-épineux, subscapulaire et, selon certaines classifications, petit rond). L’épine de la scapula forme une crête osseuse dorsale servant d’insertion au trapèze et au deltoïde et se prolonge latéralement pour former l’acromion. L’espace sous-acromial, situé entre l’acromion et la tête humérale, abrite notamment les tendons de la coiffe et la bourse sous-acromiale/sous-deltoïdienne.
Les tubercules majeur et mineur sont séparés par le sillon intertuberculaire, où chemine le tendon du chef long du biceps brachial, lequel pénètre dans la cavité articulaire et s’insère au niveau du bord supérieur du labrum glénoïdien.
Quelles structures osseuses, ligamentaires, musculaires et nerveuses de l'épaule contribuent le plus à sa stabilité et à sa mobilité ?
La stabilité et la mobilité de l’épaule résultent de l’interaction coordonnée des structures osseuses, capsulo-ligamentaires, musculotendineuses et nerveuses du complexe scapulo-huméral.
Structures osseuses
La contribution des structures osseuses à la stabilité de l’épaule reste limitée par rapport aux éléments capsulo-ligamentaires et musculaires, en raison de la faible congruence de l’articulation gléno-humérale. Néanmoins, certaines caractéristiques morphologiques influencent significativement la répartition des contraintes mécaniques au sein du complexe scapulo-huméral.La forme de la glène, l’orientation de l’acromion et la morphologie de l’humérus proximal modulent les bras de levier musculaires et les zones de contact articulaires. À ce titre, le critical shoulder angle (CSA) constitue un paramètre radiographique synthétique décrivant la relation entre la glène et l’acromion. Des valeurs élevées de CSA sont associées à une augmentation des contraintes sur la coiffe des rotateurs, tandis que des valeurs plus faibles sont davantage corrélées aux processus dégénératifs gléno-huméraux. À titre indicatif, les valeurs moyennes rapportées sont d’environ 33° chez les sujets asymptomatiques, autour de 38° en cas de rupture de coiffe, et proches de 28° dans l’arthrose gléno-humérale.
Structures capsulo-ligamentaires
La stabilité statique de l’épaule repose principalement sur la capsule articulaire et les ligaments gléno-huméraux supérieur, moyen et inférieur, qui limitent les translations excessives de la tête humérale dans les différentes positions du bras. À ces structures s’ajoutent les complexes acromio-claviculaire et coraco-claviculaire, qui participent à la stabilité de la ceinture scapulaire et à la transmission des forces entre le membre supérieur et le tronc. Au sein de cet ensemble, certaines structures jouent un rôle clé dans le soutien passif de la coiffe des rotateurs. Le « complexe supérieur », comprenant le ligament coraco-huméral et les portions supérieures de la capsule gléno-humérale, ainsi que le«â€Żrotator cable » (ligamentum semi circulare humeri), forme une véritable armature capsulo-ligamentaire. Cette organisation permet de répartir les contraintes mécaniques et de protéger les tendons du supra- et de l’infra-épineux, en particulier lors des mouvements d’élévation du bras.
Structures musculotendineuses
Le contrôle dynamique de l’épaule repose sur la coiffe des rotateurs (supra-épineux, infra-épineux, petit rond et subscapulaire), le tendon du long chef du biceps, le deltoïde, le trapèze ainsi que le complexe ou chape trapézo-deltoïdienne. L’action coordonnée de ces structures assure le centrage actif de la tête humérale, la stabilisation fonctionnelle de l’articulation gléno-humérale au cours du mouvement et la mobilité de la ceinture scapulaire.
Composantes nerveuses et proprioceptives
La stabilisation articulaire est également modulée par des afférences nerveuses et des mécanorécepteurs, notamment de type II (corpuscules de Pacini), identifiés au sein des ligaments gléno-huméraux. Ces fibres, localisées majoritairement dans la couche sous-synoviale et à proximité de l’insertion humérale, participent au contrôle neuromusculaire des muscles stabilisateurs de l’épaule.
Anamnèse et histoire médicale
L’anamnèse représente une étape centrale dans l’évaluation d’un patient présentant une atteinte musculosquelettique de l’épaule. Elle consiste à recueillir de manière structurée les informations relatives aux antécédents médicaux, au mode d’apparition des symptômes, ainsi qu’aux dimensions psychosociales susceptibles d’influencer la présentation clinique (yellow flags). L’ensemble de ces données est intégré au raisonnement clinique afin d’orienter la suite de l’examen physique.
Recueil de l’histoire clinique
L’entretien doit permettre de préciser :
- Le contexte d’apparition des symptômes (début brutal ou progressif, durée d’évolution, événement traumatique éventuel)
- La localisation de la douleur, son irradiation possible et son intensité
- L’impact fonctionnel : perturbation du sommeil, impossibilité de dormir sur le côté atteint, gêne dans les activités domestiques et professionnelles
- Les stratégies d’autogestion ou les traitements déjà entrepris
- Les antécédents d’épisodes douloureux de l’épaule et leur évolution
- Les liens possibles avec l’activité professionnelle ou les pratiques sportives
Il est également pertinent d’explorer :
- Les mouvements aggravant la douleur, notamment les gestes en élévation ou le port de charges
- L’existence d’une limitation douloureuse dans une ou plusieurs directions de mouvement
- La perception d’instabilité
- La présence éventuelle de symptômes cervicaux associés

Questions cliniques d’orientation
Certaines questions ciblées peuvent aider à préciser l’origine des symptômes et à orienter l’hypothèse diagnostique :
- Les mouvements du cou modifient-ils votre douleur ?
- Avez-vous déjà ressenti de l’instabilité de l’épaule lors des mouvements du bras ?
- Les activités au-dessus de la tête majorent-elles vos symptômes ?
- Rencontrez-vous des difficultés à mobiliser votre bras ?
- Avez-vous une sensation de lourdeur dans les bras lors des gestes en élévation ?
Analyse du mécanisme lésionnel
L’exploration du mécanisme de survenue de la lésion constitue une étape majeure du recueil clinique. Trois dimensions doivent être systématiquement précisées au moment du traumatisme :
- La région anatomique impliquée
- La position du membre supérieur au moment de l’événement
- Les sensations subjectives rapportées par le patient
Il convient d’obtenir une description claire et détaillée de la zone douloureuse afin d’éviter toute ambiguïté. La position du bras au moment de l’impact apporte des éléments déterminants pour l’orientation diagnostique : par exemple, une chute sur un membre en abduction et rotation externe est classiquement associée à un risque accru de luxation ou de subluxation gléno-humérale.
L’interrogatoire des perceptions immédiates au moment de la blessure peut également fournir des indices cliniques utiles. Un bruit de claquement ou de craquement peut évoquer une atteinte osseuse ou ligamentaire, tandis qu’une sensation de « déboîtement » oriente davantage vers une perte de congruence articulaire, de type luxation ou subluxation.
Examen clinique de l’épaule
1) Vérification préalable : colonne cervicale
La région cervicale peut référer une douleur vers l’épaule et la scapula.
Un dépistage cervical rapide est recommandé avant de conclure à une origine gléno-humérale ou scapulaire.
2) Observation (Inspection)
Principe clé : symétrie entre les deux épaules
Points à observer :
- posture générale, hauteur des épaules
- position et mobilité de la scapula (bascule, winging, dyskinésie)
- atrophie musculaire, gonflement, déformation
- retentissement fonctionnel sur les gestes du membre supérieur
Remarque : l’épaule dominante peut paraître légèrement plus basse et plus volumineuse.
3) Palpation
Objectifs : identifier douleur, texture tissulaire, chaleur, œdème, crépitation.
Structures clés à palper
- Articulations acromio-claviculaire (AC) et sterno-claviculaire (SC).
- Insertions de la coiffe des rotateurs
- Tendon du long biceps
- Région sous-acromiale
- Corps musculaires et repères osseux
Signes cliniques utiles
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Élément palpé |
Interprétation possible |
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Chaleur / tension |
Inflammation, infection, synovite, traumatisme récent |
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Œdème |
Épanchement, fracture, tumeur, nodule |
|
Crépitations |
Arthrose, tendinopathie, fracture |
|
Douleur localisée ou référée |
Atteinte musculo-tendineuse ou articulaire |
4) Évaluation neurologique (si symptômes neuro-sensitifs)
Indiquée en cas de fourmillements, engourdissement, faiblesse, irradiation.
Myotomes (dépistage rapide)
|
Racine |
Fonction principale |
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C4 |
Élévation d’épaule |
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C5 |
Abduction d’épaule |
|
C6 |
Flexion coude / extension poignet |
|
C7 |
Extension coude / flexion poignet |
|
C8 |
Extension/abduction pouce |
|
T1 |
Abduction des doigts |
Dermatomes (référence rapide)
|
Racine |
Zone testée |
|
C4 |
Sommet d’épaule |
|
C5 |
Face latérale deltoïde |
|
C6 |
Pouce |
|
C7 |
Majeur |
|
C8 |
Auriculaire |
|
T1 |
Face médiale avant-bras |
Réflexes pathologiques ou Réflexes Ostéo-Tendineux (ROT) anormaux →orientation neurologique / médicale.
5) Analyse du mouvement
Amplitude active
Comparer :
- côté symptomatique vs côté sain
- valeurs attendues
|
Mouvement |
Amplitude attendue |
|
Abduction |
170–180° |
|
Flexion |
160–180° |
|
Plan de la scapula |
170–180° |
|
Rotation externe |
80–90° |
|
Rotation interne |
60–100° |
|
Extension |
50–60° |
|
Adduction |
50–75° |
Signification clinique des limitations
|
Limitation / sensation |
Hypothèses possibles |
|
Douleur limitante |
Tendinopathie, conflit, entorse, lésion labrale |
|
Bloc mécanique |
Capsulite, lésion labrale |
|
Douleur nocturne |
Coiffe, instabilité antérieure, AC, tumeur |
|
Claquement / ressaut |
Lésion labrale, instabilité |
|
Raideur progressive |
Capsulite |
|
Sensation d’instabilité |
Instabilité antérieure / multidirectionnelle |
Mobilité passive
Utile pour :
- distinguer limitation douloureuse vs capsulaire
- appliquer surpression douce si tolérée
6) Force et contrôle musculaire
Tests de force : principaux groupes
- Flexion / extension d’épaule
- Abduction / adduction
- Rotations interne et externe
- Horizontalisation (add/abd)
Stabilisation scapulaire
|
Muscle |
Rôle |
|
Trapèze sup, moyen, inf |
Stabilité scapulaire |
|
Dentelé antérieur |
Protraction / bascule externe |
|
Rhomboïdes |
Rétraction |
|
Élévateur de la scapula |
Soutien cervical-scapulaire |
7) Mobilité articulaire
Recherche d’hypomobilité douloureuse ou reproduction des symptômes.
|
Articulation |
Directions évaluées |
|
Gléno-humérale |
Ant., post., inf., distraction |
|
Acromio-claviculaire |
Ant., post. |
|
Sterno-claviculaire |
Ant., post., sup., inf. |
|
Scapulo-thoracique |
Élévation, abaissement, rotations, protraction/rétraction |
8) Tests spécifiques (selon suspicion clinique)
- Douleur sous-acromiale / coiffe
- Tendinopathie du biceps
- Lésions labrales
- Instabilité / laxité
À utiliser en complément du raisonnement clinique, pas isolément.
9) Red Flags
Situations nécessitant orientation médicale urgente
|
Signes / suspicion |
Exemples |
|
Infection, tumeur, fièvre, perte de poids |
Douleur non mécanique, nocturne constante |
|
Fracture ouverte / déficit neuro-vasculaire |
Traumatisme sévère |
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Syndrome des loges |
Douleur disproportionnée, tension extrême |
|
Douleur référée cardiaque (épaule G) |
Suspicion SCA / infarctus |
|
Polymyalgiarheumatica |
Douleurs bilatérales + raideur |
10) Yellow Flags : facteurs psychosociaux
Outils possibles :
- FABQ (peur-évitement)
- BDI / DASS (dépression / anxiété)
- Pain Catastrophizing Scale
11) Fractures : points clés
Souvent après FOOSH (=Fall On OutStretched Hand = chute sur main en extension).
Les plus fréquentes : clavicule, humérus proximal.
|
Fracture de clavicule |
Données cliniques |
|
1/3 moyen (≈ 80 %) |
Le plus fréquent |
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Distal (10–15 %) |
Parfois instable |
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Médial (3–5 %) |
Plus rare |
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Déplacée |
Souvent chirurgicale |
|
Non déplacée |
Essai traitement conservateur |
12) Imagerie : indications principales
Radiographies utiles pour détecter :
- arthrose AC / GH
- calcifications, ostéophytes, kystes
- fractures, conflits sous-acromiaux
Algorithme clinique
|
Étape |
Objectif |
|
Dépistage cervical |
Exclure douleur référée |
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Observation |
Symétrie, posture, scapula |
|
Palpation |
Douleur, chaleur, œdème, crépitations |
|
AROM / PROM |
Identifier limitation douloureuse / mécanique |
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Force & scapula |
Déficits fonctionnels |
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Mobilité articulaire |
Hypomobilité / reproduction douleur |
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Tests spécifiques |
Confirmer hypothèse |
|
Red / Yellow flags |
Orienter prise en charge |
Tout le contenu de cet article est présenté à titre informatif. Il ne remplace en aucun cas l’avis ou la visite d’un professionnel de santé.
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