Article rédigé par Clément Boudot
Les recherches sur les mécanismes de lésion du ligament croisé antérieur (LCA) ont contribué à étoffer nos connaissances des paramÚtres biomécaniques et des facteurs de risque neuromusculaires. Habituellement, une combinaison de valgus et de flexion ou une hyperextension du genou est décrite comme étant liée au mécanisme de lésion du LCA.
Lors de la rĂ©alisation des tests en laboratoire sur les athlĂštes, lâenvironnement est souvent relativement cohĂ©rent et maitrisĂ©, avec des mouvements prĂ©visibles Ă un rythme prĂ©-dĂ©finis (motricitĂ© fermĂ©e). Ces explorations ne reflĂštent gĂ©nĂ©ralement pas la rĂ©alitĂ© du terrain.
Bittencourt et al., ont proposĂ© une approche de systĂšme complexe pour amĂ©liorer la comprĂ©hension de lâĂ©tiologie des blessures. Cette approche met en Ă©vidence une interaction non linĂ©aire entre les facteurs de risque de diffĂ©rentes dimensions (caractĂ©ristiques biomĂ©caniques, psychologiques/neurocognitives, physiologiques) comme un rĂ©seau de dĂ©terminants et la façon dont ceux-ci peuvent contribuer Ă se blesser.
Bahr et Krosshaug ont quant Ă eux proposĂ© un modĂšle conceptuel, dans lequel un Ă©vĂ©nement dĂ©clenchant, comprend non seulement des informations sur les caractĂ©ristiques biomĂ©caniques, mais aussi sur la situation de jeu et le comportement de lâathlĂšte et de son/ses adversaire(s). Des analyses vidĂ©o descriptives ont montrĂ© que le comportement de lâathlĂšte et les situations de jeu influencent et jouent un rĂŽle lors des mĂ©canismes de blessure.
Dans les sports de balle, les athlĂštes sont immergĂ©s dans un environnement qui change rapidement, de façon imprĂ©visible et rythmĂ©e par cet environnement. LâathlĂšte doit percevoir ses propres opportunitĂ©s d'action ainsi que celles de ses adversaires et de ses coĂ©quipiers avant de dĂ©cider de quel mouvement rĂ©aliser pour ĂȘtre le plus productif, le tout souvent sous la contrainte du temps.
Tout dĂ©ficit ou retard dans le traitement sensoriel ou attentionnel peut conduire Ă des erreurs de coordination et Ă des mouvements Ă haut risque dans des temps de rĂ©action trĂšs rapides. Ces situations mettent au dĂ©fi le corps pour maintenir lâĂ©quilibre corporel et le contrĂŽle des mouvements.
En effet, il a été estimé que les lésions du LCA se produisent environ 40 ms aprÚs le contact initial au sol. Les joueurs de football de haut niveau, comparés aux joueurs de niveau inférieur, semblent présenter une biomécanique plus sûre dans une tùche exigeante sur le plan cognitif.
La neurocognition : définition, et comment s'applique-t-elle au mécanisme de lésion du LCA ?
La neurocognition fait rapport aux fonctions cognitives qui sont liĂ©es Ă un domaine, une zone, ou Ă un rĂ©seau particulier du cerveau. Les fonctions neurocognitives de niveau supĂ©rieur, Ă©galement appelĂ© fonctions exĂ©cutives sont essentielles dans les tĂąches qui exigent de la concentration, de la coordination et du contrĂŽle pour passer outre les stimulus internes ou externes. Les fonctions exĂ©cutives dĂ©signent la capacitĂ© Ă coordonner les processus cognitifs, Ă©motionnels et moteurs permettant aux personnes de sâadapter aux situations rencontrĂ©es.
Les fonctions exĂ©cutives peuvent ĂȘtre divisĂ©es en trois parties:
âąÂ  Le contrĂŽle de lâinhibition.
âąÂ  Le mĂ©moire de travail.
âąÂ  La flexibilitĂ© cognitive.
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Le contrĂŽle de lâinhibition implique la capacitĂ© de contrĂŽler l'attention, le comportement, les pensĂ©es et/ou les Ă©motions. Cela permet dâannuler de fortes prĂ©dispositions internes ou des tentations externes, et d'agir d'une maniĂšre plus appropriĂ©e. En tant que telle, l'inhibition joue un rĂŽle important dans l'attention sĂ©lective, c'est-Ă -dire le dĂ©ploiement de l'attention sur les tĂąches pertinentes.
Le contrĂŽle inhibiteur est liĂ© Ă la mĂ©moire de travail, car pour relier plusieurs idĂ©es ou rassembler des faits ensemble, il faut ĂȘtre capable de rĂ©sister Ă l'envie de se concentrer sur une autre chose.

La flexibilité cognitive a été définie comme la capacité à adapter les stratégies de traitement cognitif à de nouvelles conditions.
Les fonctions cognitives d'ordre inférieur comprennent entre autres l'attention visuelle, la perception, la vitesse de traitement (par exemple, le temps de réaction) et la double tùche.
La vitesse de traitement de l'information fait référence au temps dont une personne a besoin pour traiter de nouvelles informations et au temps nécessaire pour récupérer les informations enregistrer dans sa mémoire. La vitesse de traitement de l'information est une fonction cognitive de base, qui est nécessaire pour des fonctions plus complexes comme la mémoire de travail.
Le temps de réaction est une mesure de la rapidité avec laquelle un athlÚte peut répondre à un stimulus particulier. Il s'agit de la capacité à détecter, traiter et répondre à un stimulus.
La perception est l'organisation, l'identification et lâinterprĂ©tation des informations sensorielles afin de reprĂ©senter et comprendre l'information prĂ©sentĂ©e.
La double tĂąche ou le multitĂąche est la tentative dâeffectuer deux ou plusieurs tĂąches simultanĂ©ment. En cas de multitĂąche, les gens font plus d'erreurs ou exĂ©cutent les tĂąches plus lentement.
Du point de vue de la neurocognition, nous nous concentrerons principalement sur le contrĂŽle inhibiteur en ce qui concerne la contribution possible aux blessures du LCA.

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Schéma de l'article de Gokeler et al. BMJ open sport & exercise medicine 2021
Transposer la neurocognition au terrain
La performance dans le sport repose sur une combinaison d'aptitudes motrices, dâattention et de compĂ©tences cognitives, qui permet Ă l'athlĂšte de localiser, identifier et traiter l'information dans un environnement spĂ©cifique. Les athlĂštes de sports de balle (comme le football) ont besoin d'une perception et d'une interprĂ©tation rapides et efficaces des opportunitĂ©s pour rĂ©aliser une action rĂ©ussie. Par exemple la capacitĂ© d'un athlĂšte de haut niveau est dâinterprĂ©ter et identifier le mouvement d'un adversaire avant que ces actions ne soient exĂ©cutĂ©es.
WaldĂ©n et al., ont mis en Ă©vidence les situations de jeux pour lesquelles les lĂ©sions du LCA sans contact apparaissaient le plus souvent dans le football professionnel. Ces lĂ©sions apparaissaient le plus souvent quand le joueur exerçait une pression dĂ©fensive vers lâadversaire.
Les joueurs de football doivent ĂȘtre capables de prĂ©dire le rĂ©sultat des feintes adverses afin de gagner leur duel. Cela peut poser un dĂ©fi pour un dĂ©fenseur qui fait pression, qui anticipe une direction particuliĂšre, mais au dernier moment, l'attaquant feinte son action. En une fraction de seconde, le dĂ©fenseur doit changer de mouvement rapidement. Cela reprĂ©sente un dĂ©fi important au systĂšme moteur pour modifier un mouvement dĂ©jĂ planifiĂ© ou initiĂ©.
Sur le point de vue de la neurocognition, si le dĂ©fenseur se blesse sur ces situations de jeux, les erreurs dans le contrĂŽle inhibiteur peuvent avoir dĂ©jouĂ© au moment de la blessure. Dans cette situation le contrĂŽle du comportement impulsif aurait surement permis au joueur d'avoir eu un peu plus de temps pour obtenir des informations pertinentes sur le mouvement de lâadversaire. Il aurait en consĂ©quence surement pu mieux planifier sa propre action en fonction de la direction finale choisie par lâadversaire.
L'attention sĂ©lective est la capacitĂ© de l'athlĂšte Ă se focaliser sur une situation pertinente sur le terrain et de trier, voir mĂȘme supprimer lâattention Ă d'autres stimuli qui ne sont pas pertinents. Le manque de capacitĂ© Ă rediriger ou Ă maintenir lâattention d'un stimulus Ă un autre peut entraĂźner une perte de la conscience spatiale et perturber le contrĂŽle moteur.
Les analyses vidĂ©os des lĂ©sions du LCA chez les basketteurs ont montrĂ© que l'attention du joueur blessĂ© Ă©tait gĂ©nĂ©ralement focalisĂ©e sur le panier, puis sur le rebord du panier, puis sur l'adversaire ou sur le ballon. Une telle division de l'attention implique moins d'attention pour les propres mouvements de lâathlĂšte. Cette division de lâattention peut avoir contribuĂ© au mĂ©canisme de blessure du LCA, car lâathlĂšte possĂšde moins de temps pour corriger ou modifier un mouvement dĂ©jĂ amorcĂ©.

Incorporer la neurocognition à la détection des personnes à risque de lésion du LCA
Différents tests neuromusculaires de détection ont été développés pour identifier les athlÚtes à risque pour une lésion du LCA. Ces tests sont considérés comme des aptitudes fermées (prévisibles dans un environnement contrÎlé) et ne reflÚtent pas les exigences du terrain. Comme indiqué dans la section précédente, les erreurs neurocognitives peuvent contribuer aux lésions du LCA. Pour améliorer la validité des tests de détection des lésions du LCA, ces tests devraient également inclure des exigences neurocognitives.
De nombreux tests neurocognitifs génériques par domaine sont disponibles pour évaluer les fonctions exécutives supérieures telles que le contrÎle inhibiteur et la mémoire de travail. Parmi les exemples de mesures du contrÎle inhibiteur, il existe:
âąÂ  La TĂąche de Stroop,
âąÂ  La tĂąche Flanker,
âąÂ  Go/no-go tasks et,
âąÂ  La tĂąche du « signal dâarrĂȘt ».
Pour la mémoire de travail:
âąÂ  La tĂąche N-back,
âąÂ  Le test dâempan et,
âąÂ  LâĂ©preuve de Corsi.
Les auteurs proposent la dĂ©tection des personnes Ă risque dâavoir une lĂ©sion du LCA plus holistique, et donc complexe, avec des tĂąches motrices oĂč les exigences neurocognitives sont plus importantes.
Il a été par exemple démontré que les déficits de performance de saut à une jambe (la distance de saut) étaient amplifiés par l'ajout de défis neurocognitifs.
Ăgalement des athlĂštes ont dĂ©montrĂ© des altĂ©rations de la biomĂ©canique des membres infĂ©rieurs lors du drop landing test qui impliquait des fonctions neurocognitives par rapport au drop landing test classique.
L'une des faiblesses des tests de dĂ©tection actuels du risque de lĂ©sion du LCA est qu'ils suivent gĂ©nĂ©ralement des fonctions motrices simples basĂ©es sur des temps de rĂ©action. Cependant les processus cognitifs des sports dâĂ©quipe ne reposent pas seulement sur des schĂ©mas de rĂ©action, mais aussi sur la mĂ©moire de travail et le contrĂŽle inhibiteur, oĂč les informations doivent ĂȘtre stockĂ©es et oĂč les Ă©lĂ©ments perturbateurs doivent ĂȘtre ignorĂ©s.
Plus d'informations sur des stimulus perceptifs et cognitifs doivent ĂȘtre fournies pendant les activitĂ©s motrices complexes afin d'obtenir une Ă©valuation plus valable.
Les technologies telles que la réalité virtuelle, les applications et les systÚmes lumineux fournissant des stimuli pourraient contribuer au développement des tests de détection plus spécifiques au sport.
Nouvelle technologie

Credit image: playbook.chelseapiers.com
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Les Reax lights sont des lumiĂšres interactives pour dĂ©velopper les temps de rĂ©action, la vitesse et lâagilitĂ©. Elles permettent de travailler les fonctions supĂ©rieures de la neurocgnition citĂ©e prĂ©cĂ©demment. Lâordre et la vitesse de changement des lumiĂšres peuvent ĂȘtre gĂ©rĂ©s par une application Ă distance. Les spots lumineux sont quant Ă eux Ă©quipĂ©s dâaimant qui permet de les fixer au sol comme au mur.
Tout le contenu de cet article est prĂ©sentĂ© Ă titre informatif. Il ne remplace en aucun cas lâavis ou la visite dâun professionnel de santĂ©.
Source :
Gokeler, A., Benjaminse, A., Della Villa, F., Tosarelli, F., Verhagen, E., & Baumeister, J. (2021). Anterior cruciate ligament injury mechanisms through a neurocognition lens: implications for injury screening. BMJ open sport & exercise medicine, 7(2), e001091. Article sous Creative Commons Attribution Non Commercial license (CC BY-NC 4.0).